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16 mai 2007

Bienvenue en 1967 ! par Philippe Meirieu

Bienvenue en 1967 !

Il y a quarante ans aujourd’hui, la scolarité obligatoire à 16 ans n’est pas encore mise en place… La loi sur la contraception n’est pas votée… L’ANPE n’est pas créée… Le service militaire dure 12 mois… La télévision est « la voix de la France »… Le naufrage du Torrey Canyon prend de court toute la planète… Roger Frey, qui a réprimé dans le sang la manifestation des Algériens de 1961 et organisé l’enlèvement de Ben Barka, est ministre de la Justice… Les établissements scolaires ne sont pas mixtes… Jean Royer, maire de Tours, part en chasse contre la pornographie, les préservatifs et les minijupes... Nul ne saurait contester impunément l’autorité des « pères sévères » !

Étrangement, jusqu’au dernier moment, je n’ai pas réussi à y croire vraiment. Je le savais, mais je ne le croyais pas. En réalité, la victoire de Nicolas Sarkozy était, ces derniers jours, devenue inévitable… mais elle restait, en même temps, invraisemblable. Son arrivée à l’Élysée me paraissait, à la fois, évidente et impossible.

Elle était évidente, car, de jour en jour, il réussissait à attirer à lui une frange de plus en plus grande de l’opinion publique en jouant simultanément sur des registres contradictoires : besoin d’autorité et de liberté, valeur du travail et éloge de la solidarité, apologie des gagnants et compassion pour les perdants, défense de la morale et culte de la compétition, volonté d’assumer l’héritage d’institutions épuisées et d’incarner la rupture… Et l’on peut comprendre que beaucoup de Français aient été séduits : il est bien difficile de choisir entre des intérêts contradictoires et l’on préfère toujours avoir le beurre et l’argent du beurre : préserver la planète et ne pas se priver de la moindre dépense d’énergie… faire régner l’ordre public sans remettre en cause la répartition des richesses… s’occuper plus des vieux, des pauvres et des exclus en donnant moins d’argent pour cela à travers ses impôts… renforcer les services publics et supprimer des fonctionnaires… envoyer les enfants à l’usine quand ils ne réussissent pas en classe, mais à condition que ce soit les enfants des autres… pouvoir tranquillement déclarer que « quand même les Arabes ne sont pas vraiment comme nous », tout en expliquant que l’épicier arabe du quartier, lui, est un type formidable !... Bien sûr, ce serait vraiment bien si l’on pouvait tout avoir, la même chose et son contraire. Alors, pourquoi ne pas voter pour celui qui, justement, dit avoir trouvé la solution, celui qui – enfin ! – a compris, tout à la fois, les aspirations du peuple, le sens de l’histoire, les principes de l’économie planétaire et la bonne méthode de gouvernement ?

Et voilà, justement, ce qui rendait, à mes yeux, la victoire de Nicolas Sarkozy impossible dans notre démocratie : le fantasme de la toute-puissance est incompatible avec la prise au sérieux des principes qui nous fondent et que nous tentons de mettre en oeuvre, à travers les soubresauts de notre histoire. Nous avons grandi… y compris à travers Mai 68 qui fut un formidable sursaut pour tenter de faire sauter la chape de plomb qui s’abattait alors sur la société française. Nous sommes devenus un peuple capable de mettre à distance la tentation monarchique, y compris quand nous réagissons un peu brutalement contre des mesures comme le CPE qu’on veut nous imposer « pour notre bien ». Nous avons gagné, souvent difficilement, le droit au respect des opinions et des personnes dans leur diversité. Nous avons réussi à mettre en place des institutions capables de contrecarrer les velléités régressives et répressives de tous ceux qui se prétendent l’incarnation du bien commun et disent détenir la vérité à notre place. Nous sommes parvenus à écarter du pouvoir les clercs des religions traditionnelles… Mettre au pouvoir un « magicien », détenant autant de pouvoir dans le monde des affaires et des médias était impensable. Mais c’était sans compter, justement, sur les médias et leur formidable capacité à tout formater… Et, justement, cette élection présidentielle restera celle du triomphe d’un nouveau Clausewitz : « la politique, c’est la continuation des talk show par d’autres moyens ». Sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, on y a réduit les débats d’idées à des surenchères de petites phrases. On y a pratiqué le télé-achat sans le moindre scrupule. On y a vendu des potions magiques et des recettes miracles à bas prix à chaque instant…

Face à cette déferlante, Ségolène Royal fut vaillante : elle s’est bien battue et je ne lui ai pas, pour ma part, ménagé mon soutien… Elle engagea une démarche de concertation approfondie dans le pays et tenta d’avancer l’idée de démocratie participative… Certes, ses propositions dans ce domaine ne furent pas toujours très lisibles et on les entendit moins en fin de campagne. Mais elle défendit, en revanche, jusqu’au bout, la nécessité du dialogue avec les partenaires sociaux… au risque d’apparaître manquer de fermeté à côté de celui qui disait avoir d’avance la solution à tous les problèmes. En matière de projet éducatif citoyen, la gauche – qui avait complètement abandonné ce domaine depuis 2002 – tenta un peu de se rattraper, en particulier dans le cadre des débats locaux où furent associés les parents, les enseignants, les élus et les mouvements d’éducation populaire : de belles perspectives furent tracées. Mais, malgré cela, le Parti socialiste n’a pas vraiment réussi à faire entendre une parole claire au plan national : le ralliement de Jean-Pierre Chevènement - qu’on sait proche idéologiquement des positions anti-pédagogiques d’un Sarkozy ou d’un de Robien - brouilla les cartes. La rhétorique du « soutien scolaire gratuit » fit un peu oublier qu’il vaut mieux ne pas produire d’échec plutôt que de tenter d’y remédier ensuite… et que, pour cela, toutes les pratiques ne se valent pas. La focalisation sur la transmission fit passer au second plan l’idée, pourtant fondamentalement républicaine, que l’éducation doit être aussi émancipation… et que, pour cela, « l’école active » - avec la méthode expérimentale, la recherche documentaire et la démarche créative - vaut mieux que « l’école assise ». La peur de paraître laxiste paralysa toute véritable réflexion sur une nécessaire relance politique de la prévention. La volonté de ne pas déplaire aux anti-pédagogues - sans voir à quel point ils étaient profondément enracinés dans la pensée de droite - nous fit, une nouvelle fois, rater l’occasion d’ouvrir un vrai débat éducatif approfondi et constructif, y compris avec les parents…

Évidemment, je n’ai pas la naïveté de penser qu’un engagement plus « pédagogique » de la gauche aurait pu changer le résultat des élections. Mais je crains que le peu d’avancées dans ce domaine ne nous paralyse dans les mois et les années qui viennent. Je crains que nous ne soyons pas vraiment armés pour résister à la remise au pas qui se profile. Je crains que de nouvelles attaques contre « le pédagogisme » et de nouveaux retours aux « bonnes vieilles méthodes » nous laissent sans voix, tétanisés, incapables de réaction. Je crains qu’ainsi l’École de la République – qui est aussi celle de la formation à la démocratie – soit caporalisée du haut jusqu’en bas. Je crains que nous ne fassions l’impasse, au moment où nous en avons plus que jamais besoin, sur la nécessaire formation à la démocratie…

Alors prendrait fin un chemin, pourtant à peine ébauché. Le chemin vers une démocratie majeure qui ne se paye pas de mots, sait que les décisions collectives sont des choix difficiles qui requièrent un long et minutieux travail de construction collective… Car la démocratie n’est jamais complètement acquise : c’est un édifice infiniment fragile. Tout le monde se réjouit aujourd’hui du taux de participation au scrutin du 6 mai. Moi aussi. À condition qu’il ne signifie pas l’abandon de notre sort entre les mains d’un nouveau thaumaturge. À conditions que cela ne soit pas le signe d’un renoncement collectif à ce qui, justement, rend possible la démocratie : l’éducation et l’accès de tous aux fondamentaux de la citoyenneté, la volonté de donner une place à chacun par la formation et la culture, le refus de réduire les individus à des codes-barres au nom de la sécurité, le rejet de toute forme d’exclusion et d’humiliation, l’existence d’une information pluraliste dans tous les médias. On nous explique qu’il ne faut pas s’inquiéter et que la démocratie reste à l’ordre du jour… Je repense à ce propos d’Alain qui, proféré à la veille de la deuxième guerre mondiale, ne fut pas malheureusement pas prémonitoire : « On dit que les nouvelles générations seront difficiles à gouverner. Je l’espère bien. » Espérons le, effectivement, et attelons nous à la tâche.


"Je me demande s’il n’y a pas lieu de faire condamner Monsieur Meirieu par des juges", Gilles de Robien

Le lundi 30 avril, après les déclarations de Nicolas Sarkozy sur la nécessité de "liquider l’hérirage de Mai 68", j’ai donné un entretien à l’AFP et à diverses radios, dont France Inter. J’ai souligné que Nicolas Sarkozy avait une vision terriblement réductrice de Mai 68 et que son appel à "restaurer l’autorité" s’inscrivait dans la tradition de la droite extrême française. J’ai évoqué Pétain et souligné que la réthorique de Sarkozy était du même registre. J’ai dit préférer les convulsions d’une démocratie qui se cherche à l’exaltation du pouvoir charismatique de l’homme providentiel qui s’identifie avec la patrie... A la suite de mes déclarations, Gilles de Robien, ministre de l’éducation nationale, a pris la parole sur une radio pour revenir sur cette question...

PARIS, 2 mai 2007 (AFP) - Le ministre UDF de l’Education Gilles de Robien a apporté son soutien à Nicolas Sarkozy qui avait fustigé dimanche l’héritage de Mai 68 en déclarant mercredi sur RMC Info que « le pédagogisme » hérité de cette période « ne permet pas aux enfants d’apprendre ». « Le pédagogisme, cette façon de faire, ne permet pas aux enfants d’apprendre. Le pédagogisme emploie ces vocabulaires incompréhensibles pour les enfants, les maîtres et les parents, le pédagogisme on le traîne depuis 68 », a déclaré le ministre de l’Education. Il s’en est pris au pédagogue Philippe Meirieu qui a estimé lundi que les propos de Nicolas Sarkozy sur Mai 68 relevaient d’un retour à « l’autoritarisme » prôné par Pétain. « Il (M. Meirieu) devrait avoir honte parler de Pétain », a déclaré Gilles de Robien. « C’est une honte surtout venant d’un ancien enseignant et ancien directeur d’IUFM, je me demande s’il n’y a pas diffamation et lieu de le faire condamner par des juges puisqu’on est dans un Etat de droit », a-t-il ajouté. « Il faut liquider l’héritage de Mai 68 qui nous a fait perdre 20 ou 30 ans de repères entre les droits et les devoirs », a ajouté le ministre en reprenant les mots de Nicolas Sarkozy.

Le lendemain, jeudi 3 mai, j’ai donné un entretien au journal L’HUMANITE reproduit ci-dessous...

"Il faut choisir : vivre dans une société dictatoriale, ou assumer la démocratie "

Dimanche, à Bercy, Nicolas Sarkozy s’en est pris à « l’héritage de 1968 qui a liquidé l’école de Jules Ferry », qualifiée d’école « de l’excellence et du civisme ». La violence du discours n’est pas neuve. En février, déjà, à Perpignan, Nicolas Sarkozy attaquait cette école post-soixante-huitarde, responsable du déclin de l’autorité professorale. Les réactions ont été vives parmi les acteurs de l’éducation. Pour le pédagogue Philippe Meirieu, les propos du candidat de l’UMP s’inscrivent dans le prolongement des discours éducatifs tenus sous le gouvernement de Vichy.

Nicolas Sarkozy fustige l’école d’après 1968. En quoi est-ce une année charnière pour le système éducatif ?

Philippe Meirieu : D’abord pour une raison qu’il a l’air d’oublier : c’est la première année où la scolarité obligatoire jusqu’à seize ans a été effective. La décision date de 1959 et la mise en place des collèges de 1963. Mais c’est en 1968 que tous les élèves de seize ans ont été scolarisés. Cette année marque donc un progrès social considérable pour la France. Monsieur Villepin l’a, depuis, battu en brèche avec l’apprentissage dès quatorze ans (1). Ce renoncement est inédit et, à cet égard, il serait bienvenu de revenir à 1968...

Vous parlez de 1968 comme de l’aboutissement de mesures enclenchées en amont. Nicolas Sarkozy, lui, fustige « l’héritage de 1968 »...

Philippe Meirieu : Je parle de 1968 comme d’une étape dans la démocratisation du système scolaire parce que je regarde l’histoire dans son ensemble. Nicolas Sarkozy en parle avec une perspective étroite. Il fait mine d’oublier que ce sont aussi 6 millions de grévistes et un extraordinaire mouvement de libération de la femme. Il omet surtout qu’à l’époque, la France vivait sous une quasi-monarchie et que c’est le ras-le-bol de cette chape de plomb qui s’est exprimé. Quelles conséquences sur l’école ? Assez peu, à vrai dire. L’autonomie des universités, le remplacement des notes sur 20 par les lettres A, B, C, D, E, ce qui a fait long feu. L’apparition des représentants des élèves et des parents, aussi, et la disparition, ici ou là, des uniformes...

Le début de la fin de l’autorité ?

Philippe Meirieu : Nicolas Sarkozy ne doit pas travestir l’histoire. On ne peut en aucun cas dire que l’autorité des enseignants ou des parents s’est effondrée en 1968. D’ailleurs les gouvernements suivants se sont empressés de passer à la trappe une grande partie des réformes. Le système est redevenu autoritaire, le pouvoir des enseignants a été renforcé. En fait, l’idéologie de « l’enfant roi » que stigmatise Nicolas Sarkozy est bien plus portée par le système libéral que par mai 1968. Qu’est-ce qui caractérise les difficultés des enseignants ? C’est d’être face à des élèves soumis à un bombardement médiatique permanent sur le mode : « Tes désirs sont des ordres, consomme » Des élèves fatigués, stressés, parce que sans cesse sollicités par la télévision. Des élèves dont les parents vivent une situation sociale et familiale difficile. Des élèves qui sont donc moins faciles à tenir que ceux d’avant-1968. Ce ne sont pas les événements de mai qui sont responsables. Mais la conjugaison de la dégradation sociale des familles et de la montée d’un système médiatique ravageur.

Mais peut-on parler de crise de l’autorité ?

Philippe Meirieu : Il faut être clair : la crise de l’autorité est quelque chose de consubstantiel à l’émergence de la démocratie. La seule manière de ne pas en rencontrer, c’est de vivre en monarchie, en dictature ou en théocratie. Dès lors que l’on prend le risque de la démocratie, on prend le risque que l’autorité soit discutée. Il faut savoir ce que l’on veut. Soit vivre dans une société dictatoriale. Soit assumer la démocratie, et admettre qu’il est nécessaire d’inventer de nouvelles formes d’autorité, à construire par l’action collective. C’est ce que porte la tradition de l’éducation populaire en France. Depuis 1936, elle ne cesse de dire que l’autorité ne peut être fondée sur le « croire ensemble » - le communautarisme -, ni sur « l’obéir ensemble ». L’autorité doit se fonder sur le « faire ensemble » et sur la compétence. Cette autorité-là est le contraire de celle défendue par Nicolas Sarkozy.

Il dénonce aussi la baisse du niveau scolaire et vante l’école de Jules Ferry comme mieux capable d’apprendre à lire et à compter aux élèves...

Philippe Meirieu : L’école de Jules Ferry a été un formidable progrès pour la République. Il s’agit de le poursuivre, pas de revenir en arrière. Le contexte de l’époque était particulier. Nous sortions de la guerre de 1870. Il fallait prendre une revanche sur l’Allemagne, construire l’unité nationale, éradiquer les patois... et maintenir la discrimination sociale. Jules Ferry n’a jamais été un partisan de l’égalité sociale. Il a d’ailleurs maintenu deux écoles publiques, l’une pour les pauvres, l’autre pour les riches.

Sommes-nous confrontés à une baisse de niveau ? C’est extrêmement difficile à dire. En revanche, l’école doit effectivement être plus exigeante. J’ai toujours défendu l’idée d’une pédagogie du « chef-d’oeuvre ». Soit une pédagogie qui ne se contente pas de payer d’une mauvaise note un devoir bâclé. Ça, c’est du laxisme. L’exigence, c’est d’accompagner chaque élève vers la réussite. C’est de dire à celui qui obtient 6 sur 20 : « Tu vas retravailler et on va t’aider pour que tu aies 15. » Or ce n’est pas l’école que nous propose Nicolas Sarkozy. Lui vise un système de sélection efficace, permettant de repérer et de valoriser les élites.

Pensez-vous que ses déclarations s’inscrivent dans la lignée des politiques scolaires mise en oeuvre par la droite depuis 2005 ?

Philippe Meirieu : Tout à fait. Plus largement, ils s’inscrivent dans le prolongement absolu de la pensée de la droite traditionnelle, de la droite dure française. Dans le prolongement des propos que tenaient, il y a bien longtemps, des gens comme Maurice Barrès ou Charles Maurras (2), ou dans le prolongement du discours éducatif du gouvernement de Vichy.

C’est une pensée traditionnelle, qui existe de longue date, contre laquelle la gauche s’est beaucoup battue. Et contre laquelle il faut continuer de se battre.

(1) Dispositif apprentissage junior mis en place en 2006 dans le cadre de la loi sur l’égalité des chances. (2) Penseurs de la droite nationaliste de la fin du XIXe siècle.

Entretien réalisé par Marie-Noëlle Bertrand

P.S. : Petit exercice : prenez les textes qui dénoncent les méfaits de 1968 et remplacez "1968" par "1789"... Ca marche !

 

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